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Chercheur marocain et spécialiste en économie du sport, Alaâ Mrani a représenté le Maroc et le continent africain lors de la deuxième édition de la Conférence internationale sur l’économie du football qui s’est tenue à Moscou en marge de la Coupe du monde 2018. Lors de cette conférence, Mrani a présenté ses recherches relatives aux héritages des méga événements sportifs dans des pays en voie de développement en mettant en avant le poids des aspects immatériels, en abordant le cas du Maroc qui s’est présenté à plusieurs reprises pour l’organisation de la Coupe du monde. Dans cet entretien, le jeune chercheur a souligné que la plupart des gens confondent la gestion de l’héritage d’un méga événement sportif (Coupe du monde ou Jeux olympiques) et la gestion des stades, des terrains d’entraînement et des infrastructures hôtelières. Or l’héritage, dit-il, dépasse de loin ce seul aspect matériel.

Le Matin : Le Maroc a échoué pour la cinquième fois à obtenir l'organisation de la Coupe du monde. Sur quoi le comité Maroc 2026 a-t-il mis l’accent durant la campagne de la promotion du dossier marocain ?
Alaâ Mrani :
Personnellement, je ne considère pas cette candidature comme un échec. Le Maroc a tiré plus d’enseignements de cette candidature bien qu’elle ait coûté beaucoup d’argent et de temps. La candidature Maroc 2026 a permis au Royaume de se situer par rapport l'échiquier mondial. Elle a aussi permis d'observer le comportement de certains pays arabes et africains à l’égard du dossier marocain. Tout cela va nous permettre de nous remettre en question concernant certains volets. Je pense en fait que cet échec est un mal pour un bien. Et pour répondre à votre question, le comité de candidature 2026 a surtout présenté la candidature marocaine comme étant avant tout une candidature africaine. Autrement dit, ce n’est pas la candidature d’un pays, mais celle d’un continent. L’autre point fort de l’argument marocain est la gestion de l’héritage de cette Coupe du monde à travers la proposition de stades modulaires.

On a beaucoup parlé pendant cette campagne de l’héritage de la Coupe du monde. Concrètement, quel héritage va-t-il rester au Maroc si on arrive à obtenir l’organisation de cet événement en 2030, parce que le Royaume est déterminé à y aller pour une sixième fois ?
Avant d’y aller, il faut faire le bilan de la précédente candidature. Il faut se remettre en question et se poser la question : pourquoi a-t-on échoué ? Une candidature ne se prépare pas sur trois ou six mois. C’est un projet d’une nation et d’un continent. Ensuite, qu’est-ce qu’on entend par l’héritage d’un méga événement sportif ? Un héritage c’est tous les faits tangibles et intangibles, matériels et immatériels, positifs et négatifs, planifiés et non planifiés, générés par un événement. Tout cela se calcule aujourd’hui, se prévoit. Avant de se porter candidat, il faut poser un cadre de mesure de cet héritage qui va de l’idée jusqu’à l’après-événement. Il faut aussi se poser les questions : pourquoi a-t-on besoin d’organiser un tel événement et sur quels critères doit-on se baser pour l’organiser ? Quels sont nos points forts et nos points faibles ? Qu’est-ce qu’on recherche exactement à travers l’organisation de cet événement ? Il s’agit là de questions qui aident à déterminer le cadre pour se porter candidat et pour gérer les héritages qui suivront l’événement méga sportif. Pour le cas du Maroc, pays en voie de développement, qui ne dispose ni de grandes richesses ni de grandes infrastructures, comme celles des pays développés, il doit miser sur les aspects immatériels. C’est notre force. On doit poser ce cadre pour investir dans l’humain, les institutions et dans le social.

Le Comité Maroc 2026 a-t-il mesuré les aspects immatériels sur lesquels il a axé la candidature du Maroc ?
Je pense que l’erreur a été de considérer que le terme héritage renvoyait uniquement aux infrastructures. On a confondu gestion de l’héritage et gestion des stades et des terrains d’entraînement. Or l’héritage dépasse cet aspect-là. Chaque méga événement sportif génère un certain nombre de structures qui font l’événement. Et seule une des structures est matérielle, à savoir les infrastructures sportives, hôtelières, de transport et de logistique. Les cinq autres sont immatérielles. On y trouve entre autres les connaissances et le savoir-faire acquis dans plusieurs domaines pendant l’organisation d’une Coupe du monde, les émotions et l’image que laisse un tel événement, la fierté qu’il engendre chez la population. L’exemple de la Russie est édifiant. Il y a eu un certain nombre d’idées reçues véhiculées sur ce pays. Aujourd’hui, l’image de la Russie a beaucoup changé. Je pense même que ce pays a organisé la Coupe du monde pour soigner son image. Les aspects immatériels sont beaucoup plus importants et génèrent plus d’effets positifs, plusieurs années après. L’autre aspect immatériel est l’absence de divergence politique, puisque tous les partis politiques doivent converger vers un même et unique but.

On a longuement parlé de ce que va générer l’organisation de la Coupe du monde au Maroc, en termes d’emplois et de croissance, mais est-ce qu’on a mesuré les risques qui vont avec un tel événement. On a encore en tête le cas du Brésil, et surtout celui de la Grèce, en banqueroute après les JO de 2004 ?
Ce problème est partagé par tous les pays, y compris les plus développés parmi eux. Vous avez cité le cas de la Grèce et du Brésil qui ont sombré dans des problèmes énormes après avoir organisé des méga événements. La Grève a été touchée par une crise économique et sociale sans précédent après avoir organisé les JO de 2004. Le Brésil a hérité des éléphants blancs, des infrastructures qui ne servaient à rien après les JO de 2016. Ce problème est commun à tous les pays, qu’ils soient développés ou en voie de développement. La preuve en est que pour la Coupe du monde 2026, il y avait tout juste deux candidatures. La plupart des autres pays ont un certain recul par rapport à la décision de se porter candidat. La majorité des gouvernements qui se portent candidats à ce genre d’événement mettent uniquement en avant les aspects positifs, en se basant sur des approches socio-économiques traditionnelles. Si on prend le cas de la candidature marocaine, on parlait juste de la croissance du PIB, de l'impact sur le tourisme, des possibilités d'emplois, du retour sur investissement, mais on n’a pas pris en considération les aspects immatériels. C’est cet oubli qui a fait défaut à notre candidature. C’est une thématique débattue par les économistes de par le monde. Cette approche immatérielle jouit de l’intérêt de la FIFA, contrairement à ce que peuvent penser certains qui avancent que la FIFA court dernière le profit financier. Ce n’est pas vrai à 100%. La FIFA prend aussi en considération les facteurs risques, car elle a peur de ne plus avoir de pays candidats pour l’organisation de la Coupe du monde dans le futur. Le CIO (Comité international olympique) a créé le fond de l’héritage en partenariat avec la FIFA et d’autres instances internationales pour étudier les cas de pays où les méga événements ont laissé un impact positif et sur d’autres où ces méga événements ont eu un impact négatif, comme le cas de la Grève.

Le Maroc a annoncé qu’il allait déposer à nouveau sa candidature pour l’organisation de la Coupe du monde 2030. Sur quoi doit-il axer son dossier ?
Il faut avoir du recul pour savoir pourquoi on a échoué.

Est-ce que ce bilan n’avait pas été établi auparavant, puisqu’on en est à un cinquième échec ?
Si on l’avait fait, je pense qu’on n’aurait pas eu les remarques de la Task Force concernant les infrastructures sportives. On croyait avoir six stades aux normes internationales, mais on a dû attendre le rapport de la Task Force pour s’apercevoir que nos stades ne répondaient pas aux normes internationales. Le cas du stade de Marrakech est le plus flagrant. L’autre remarque de la Task Force concerne la capacité du Maroc à livrer les chantiers à temps. N’importe quel marocain aujourd’hui peut affirmer que nous sommes une nation qui n’arrive pas à respecter les délais de livraison des méga chantiers. Les cas du TGV et de la deuxième tranche du tramway de Casablanca en sont la preuve. La deuxième tranche du tramway devait être opérationnelle début 2018. On est au mois d’août et la ligne n’est pas encore livrée. Si on se met à la place de la FIFA, on ne peut qu’être inquiet de ces retards parce qu’une Coupe du monde, c’est beaucoup d’argent investi par les investisseurs. Une instance comme la FIFA, malgré les critiques qu'on peut lui faire, fait des remarques où il y a beaucoup de vérité. Ce constat doit changer. Il y a une volonté Royale qui veut tirer vers le Haut le pays, à travers les différents chantiers initiés, mais le reste ne suit pas cette cadence Royale. Pour commencer, il faut tenir les promesses qui ont été faites. Il faut donc continuer à construire les stades de façon intelligente pour éviter les remarques de la FIFA. Il faut éviter les erreurs commises par les autres pays. Tout le monde était émerveillé par la Coupe du monde en Russie, mais je peux vous dire que les Russes, en interne, ne sont pas satisfaits. J’ai été à Nijni Novgorod, qui ne dispose pas d’une équipe en première division. Les responsables de la ville viennent tout juste de créer une équipe, pour prouver à la FIFA que la ville dispose d’une équipe professionnelle de football. Mais ils sont inquiets parce qu’ils ne savent pas quoi faire de leur stade. Aujourd’hui, la question qu’on doit se poser est de savoir si on doit attendre l’organisation de la Coupe du monde pour bâtir des hôpitaux et des infrastructures routières dignes de ce nom. Normalement, le premier élément qui doit inciter un pays à organiser un tel événement, c’est d’assurer le bien-être de ses citoyens et non pas pour les beaux yeux de la FIFA.

Est-ce que vous pensez que le Maroc doit déposer seul sa candidature, comme il l’a toujours fait, ou privilégier une candidature conjointe ?
Avec les exigences de la FIFA, la réponse est évidente. On a vu une superpuissance comme les États-Unis préférer co-organiser avec le Mexique et le Canada. Un pays en voie de développement comme le Maroc est objectivement dans l’incapacité d’accueillir un flux énorme de public, de journalistes et d’équipes. On souffre déjà durant la période de la haute saison touristique. Imaginez si on accueille à nous seuls la Coupe du monde à 48 équipes. On est dans l’obligation d’avoir des partenaires régionaux pour organiser la Coupe du monde. La question est de savoir quel pourraient être ces partenaires. C’est un élément qui doit être bien étudié avant de prendre la décision. 

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