Éco Analyse

C’est devenu un exercice quasi routinier. Chaque ministre de l’Emploi élabore sa propre stratégie pour lutter contre le chômage. Sauf que les stratégies passent et le fléau se propage, descendant rarement en dessous du seuil de 9%. Sous le gouvernement actuel, il a même franchi la barre symbolique des 10% pour s’établir à 10,2%. La dernière stratégie en date, dans ce concours de plans et de stratégies, est celle annoncée par M. Yatim où il nous promet de créer pas moins de 1,2 million d’emplois dans 3,5 ans (à horizon 2021). Même si nous n’en avons pas encore tous les détails, il nous est permis, compte tenu de l’expérience historique, de douter du réalisme de ces chiffres et de leur timing de réalisation.

Les ambitions des différents plans de lutte contre le chômage…
Il s’agit d’une énième stratégie nationale d’emploi, appelée «plan national pour la promotion de l'emploi», certainement pour se démarquer de la «stratégie nationale de l’emploi» élaborée dans le dernier quart d’heure du mandat de M. Benkirane. Pour rappel, cette stratégie, qui ambitionnait de créer de 200.000 emplois par an, n’en créa que 18.000 en moyenne entre 2015 et 2017. Ce «plan national pour la promotion de l'emploi» viserait à adapter le système éducatif aux besoins du marché du travail, à soutenir la création de postes d'emploi, à renforcer les systèmes d'intermédiation dans le marché du travail, à améliorer les conditions du travail et le fonctionnement du marché de l'emploi et à appuyer de la dimension régionale en matière d'emploi. Selon le ministre Yatim, les conclusions et recommandations du Conseil supérieur de la promotion de l’emploi, permettront d'instaurer une vision claire à propos des programmes de l'emploi, dont la mise œuvre est prévue entre 2018 et 2021. À noter que ce programme gouvernemental vise à réduire le taux de chômage à 8,5% et à créer 1,2 million postes d’emplois, à travers une approche volontariste basée sur la promotion de la création d’emploi via une croissance riche en emplois productifs et décents, l'amélioration de la participation des jeunes et des femmes dans le marché du travail, le renforcement de l’égalité d’accès au marché du travail et la réduction des inégalités territoriales en matière d’emploi, conclut le ministre. Évaluons à présent le bien-fondé de ce plan.

… se heurtent aux données têtues de la réalité
Selon les chiffres du Haut Commissariat au Plan (HCP), le nombre de Marocains à la recherche d’un travail est structurellement autour de 1 million de personnes (1,216 million en 2017), situant le taux de chômage rarement en dessous de 9%. Il oscille au gré des années entre 9 et 16%. Le taux de chômage est plus important en milieu urbain que dans les campagnes. Il frappe plus durement les jeunes âgés de 15 à 24 ans, et particulièrement les détenteurs de diplômes de l’enseignement supérieur. Au-delà des variations conjoncturelles, il s’agit de problèmes de fond de l’emploi qu’aucun gouvernement n’a réussi à résoudre d’une manière structurelle, ou le faire descendre durablement en dessous de 9%. 
Au Maroc, et toujours selon les chiffres du HCP, le secteur privé ne contribue que modestement à la création d’emplois. Ainsi, sur une population active employée de 10,6 millions en 2015, les salariés du privé ne sont que 1,2 million contre 2,9 millions travaillant dans l’informel ou encore 3,4 millions auto-employés, 2,3 millions d’aides familiales non rémunérées et 852 milles dans le public. Un autre phénomène qui aggrave le chômage chez nous est le niveau particulièrement élevé des défaillances d’entreprises qui atteint des seuils inquiétants, ce qui limite leur capacité à être un véritable vecteur de création d’emplois. Ainsi, ces défaillances ont augmenté de 12% en 2017 à 8.043 cas. Sur une longue période, ce chiffre a presque doublé en 4 ans et triplé en 9 ans. En 10 ans, la croissance annuelle moyenne de ces défaillances a été de 16%, soit 5 fois plus que la progression de la production nationale en volume sur la même période. Si chacune des 8.043 entreprises défaillantes n’employait que 3 personnes (le promoteur, son assistante et un coursier), ce sont 24.000 emplois directs partis en fumée, rien qu’en 2017 !
Pourquoi nous est-il permis de douter du succès de ce énième plan ? 
D’abord, le nombre d’emplois à créer, à savoir 1,2 million correspond au «stock» de chômeurs en 2017 (soit 1,216 million). Il est, par ailleurs, supérieur à l’ensemble des emplois existants dans le secteur privé depuis le protectorat (1,166 million en 2015). L’objectif annoncé suppose la création d’ici 2021 de pas moins de 342.000 emplois par an, sous l’hypothèse que l’exécution commence effectivement à partir du deuxième semestre 2018. Ce rythme est 9 fois supérieur à la moyenne des 5 dernières années et 3 fois supérieur maximum en termes de création d’emplois qui était de 114.000 en 2013. En d’autres termes, si ce gouvernement arrive à créer tous ces emplois en 3,5 ans, il aura créé autant de postes de travail que le secteur privé depuis 1912 et réussi l’exploit universel d’avoir un taux de chômage de 0%. Allons, soyons sérieux ! 

Évolution des chiffres de l’emploi

 

2007-2011 2012 2013 2014 2015 2016 2017
Population active employée (en milliers) 10.289 10.511 10.625 10.646 10.679 10.642 10.699
Nombre d'emplois crées (en milliers)   - - 114 21 33 -37 57
Population active en chômage (en milliers) 1 053 1 038 1 081 1 167 1 148 1 105 1216
Taux de chômage 9,3% 9,0% 9,2% 9,9% 9,7% 9,4% 10,2%
 
Par Nabil Adel 
Nabil Adel est Chef d'entreprise, chroniqueur, essayiste et enseignant-chercheur à l'ESCA - École de Management.
 
 

 

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