Éco Analyse

Nabil Adel est Chef d'entreprise, chroniqueur, essayiste et enseignant-chercheur à l'ESCA - École de Management.

Le chômage qu’aucun gouvernement n’a réussi à juguler durablement commence à prendre des proportions alarmantes, surtout au sein de la population des diplômés. Entre aspirations légitimes d’ascension sociale dues aux sacrifices consentis par eux et par leurs familles pendant de longues années d’études et la dure réalité du marché du travail, un fossé de plus en plus profond se creuse. Or si une société n’arrive pas à trouver la combinaison pour profiter de la compétence de ses meilleurs éléments, elle les condamne non seulement à l’exclusion, mais se condamne elle-même au recul, ce qui finira par la rattraper tôt ou tard.   

Une réalité qui contraste avec les enseignements de la théorie
L’analyse des chiffres du chômage fournis par le Haut Commissariat au Plan nous révèle une réalité qui se passe de toute analyse rationnelle. En effet, contrairement aux préceptes de la théorie économique qui veulent que le taux de chômage baisse concomitamment à l’amélioration du niveau d’éducation, dans notre pays la foudre du chômage s’abat d’abord sur les plus instruits (6,8% de taux de chômage chez les sans-diplômes contre 21,1% auprès des détenteurs d’un diplôme supérieur). Et contrairement également aux enseignements théoriques qui veulent que les villes créent plus d’emplois que les campagnes, car elles concentrent l’essentiel de l’activité économique, chez nous c’est plutôt l’inverse. 
En effet, on a moins de chances de croiser des chômeurs dans nos campagnes que dans nos villes (le taux de chômage rural est de 4,2% contre un taux de chômage urbain de 13,1%). 
Enfin, une troisième particularité bien de chez nous et qui contraste avec les modèles économiques, c’est que le fléau frappe plus les jeunes et les moins jeunes que les vieux (taux de chômage de 4,1% chez les 45-59 ans contre 13,4% chez les 25-44 ans et 41,0% chez les 15-24 ans). En d’autres termes, pour caricaturer, au Maroc mieux vaut être senior, vivant à la campagne et sans diplôme pour trouver du travail, qu’un jeune citadin avec un diplôme supérieur. Un cinglant revers à toutes nos politiques économiques en la matière ! Ce constat n’est que le reflet de nos choix économiques et d’une réalité implacable. La faible création de valeur ajoutée de notre économie fait en sorte que les secteurs qui recrutent n’ont pas besoin de diplômés et que les secteurs qui ont besoin de qualification ne les trouvent pas dans notre système d’enseignement.

Nos jeunes diplômés urbains pris entre le marteau de la faible valeur ajoutée de notre économie…
La structure de production de notre économie et son faible contenu de technologique, nécessitant des compétences pointues, se traduit par une faible exigence en matière de recrutement. Dans beaucoup de secteurs (commerce de détail, transport urbain et transport de marchandises, opérations élémentaires dans les usines, travail domestique, bâtiment et travaux publics, promotion et intermédiation immobilière, sécurité et nettoyage, agriculture, pêche, artisanat, etc.), l’exigence en diplômes est très faible, compte tenu de la faible valeur ajoutée de leur production. Dans ces cas, on n’a besoin que d’un niveau d’étude élémentaire pour travailler. Ce faible niveau d’exigence en éducation formelle (nous ne parlons pas de qualification qui est un autre sujet et dépend de l’employé lui-même) se traduit par une faible exigence en rémunération et en conditions de travail. Ainsi, on n’a pas besoin d’un Bac+5 pour conduire un camion transportant de la marchandise ; un niveau-bac en bonne santé suffit, avec beaucoup moins d’exigences en termes de rémunération et de conditions de travail. Le drame du Maroc, c’est que l’essentiel des secteurs qui recrutent ont plus besoin de ce niveau-bac, voire moins, que du Bac+5.  

… et l’enclume de leur faible niveau de formation
En revanche, quand il s’agit du peu de secteurs qui cherchent des diplômés du supérieur (finance, technologies de l’information, médias, services à valeur ajoutée, etc.), l’offre des candidats en la matière est en deçà des attentes des employeurs. En effet, avoir un Master ne signifie pas forcément que le lauréat dispose du niveau de compétences et des qualifications correspondant à ce niveau de diplôme. En cause, la politique criminelle de la langue d’enseignement dans le supérieur qui fait que nos jeunes compatriotes souffrent le martyr dans leurs études universitaires. En effet, ces jeunes sont supposés en l’espace des vacances scolaires entre le bac et la première année de l’université acquérir le bagage linguistique d’une langue qui n’est ni la leur (le français), ni la langue universelle (l’anglais), en vue de manipuler les concepts avancés qu’exigent les disciplines qu’ils vont étudier. Ils font ainsi face à une forte déperdition académique, car au lieu de comprendre les concepts avancés de la discipline, ils luttent pour comprendre son vocabulaire. Alors que les formations dans le supérieur sont censées préparer les futurs cadres et dirigeants de la Nation, nos diplômés doivent se contenter au mieux de postes d’encadrement moyen et laisser aux diplômés d’universités et d’écoles étrangères les postes de direction. Dans beaucoup de cas, sous la contrainte de trouver un travail, ils sont forcés d’accepter des «jobs» et des niveaux de rémunération largement en deçà des efforts qu’ils ont fournis pour faire des études supérieures. Ceux d’entre eux qui réussiront à se frayer un chemin dans le cercle extrêmement fermé des dirigeants le devront davantage à leurs talents individuels (et ils auront d’autant plus de mérite) qu’à un quelconque ascenseur social que l’école publique est censée garantir. En un mot, le drame des chômeurs diplômés est qu’ils sont surqualifiés pour l’essentiel des métiers qui recrutent et pas suffisamment qualifiés pour les métiers qui exigent de la qualification.

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