Économie

Les opérateurs peinent à expliquer le tarissement des liquidités dans les circuits économiques, au point où les rythmes de consommation ont enregistré des baisses historiques en 2017. Cette tendance a été observée cette année même pendant les périodes traditionnelles de pic de consommation qui correspondent peu ou prou aux fêtes religieuses (Ramadan, fête de la rupture, fête du sacrifice, Achoura, etc.). Dans certains secteurs, la consommation finale des ménages a chuté de plus de la moitié. Dans ces situations de tension sur les liquidités qui affectent la demande, l’explication est souvent à chercher dans les décisions monétaires du pays.

Une aggravation de la crise de liquidités…
En mai 2017, un vent de panique s’est emparé des salles de marchés à l’approche annoncée du passage aux régimes de changes flottants. Les opérateurs et spéculateurs se sont rués sur l’achat de devises, anticipant une dépréciation du dirham, compte tenu de la chronicité des déficits de notre balance des paiements. Ce fut un réflexe presque mécanique de gestion des risques et d’anticipation de profits. Même si le patron de Bank-Al-Maghrib s’est voulu rassurant, le mal était fait et plusieurs dizaines de milliards de dirhams se sont évaporés dans les opérations de couverture. Ainsi, le besoin en liquidités des banques qui n’était que de 13,9 milliards de dirhams en janvier 2017 a bondi à 68,2 milliards de dirhams en juillet 2017. Puis, ce fut le report sine die de la décision. 
Les spéculateurs ont certes enregistré des pertes sèches, mais les dégâts furent plus sévères sur l’économie qui s’est retrouvée à court de liquidités, en pleine période estivale.

La reconstitution des réserves de changes mettra un peu de temps pour absorber ce déficit en liquidité, comme on peut lire dans la Revue de la conjoncture économique mensuelle du mois d’octobre 2017 établie par la Banque centrale : «Traduisant la hausse des réserves de change, le besoin en liquidité des banques s’est atténué à 64,9 milliards de dirhams en septembre contre 68,7 milliards en août. Ainsi, Bank Al-Maghrib a réduit le volume de ses avances à 7 jours à 60,4 milliards. Tenant compte d’un montant de 4,5 milliards au titre des opérations de prêts garantis accordés dans le cadre du programme de soutien au financement de la TPME, l’encours global des interventions s’est établi à 64,9 milliards. Dans ce contexte, le taux interbancaire s’est établi en moyenne à 2,29%, quasi inchangé par rapport au mois d’août».

… suite à la décision de passage aux changes flottants
C’est le moment choisi par le chef de la mission du Fonds monétaire international au Maroc pour nous annoncer encore une fois qu’on était prêts pour la flexibilité. Il a déclaré que le Royaume «peut se permettre de mettre en œuvre cette réforme de manière graduelle et ordonnée dans le cadre de la vision de long terme que les autorités ont de l’intégration du Maroc dans l’économie mondiale, ajoutant qu’il n’y a pas d’urgence et que le pays en tirera des bénéfices pour sa stabilité et sa croissance économique future». Sauf qu’aucune démonstration n’est fournie sur ce fameux bénéfice en termes de stabilité et de croissance économique, alors que l’observation empirique tend à démontrer le contraire. Les changes flottants introduisent, en effet, plus d’instabilité dans les opérations commerciales internationales dans la mesure où ils intègrent en continu des facteurs macroéconomiques sur lesquels les opérateurs n’ont aucune emprise. Quant à la croissance, elle dépend de la productivité des facteurs de production et, donc de la compétitivité du tissu productif d’une économie et non de «bricolages» de changes. C’est la même litanie qui fut chantée à l’Égypte pour lui imposer le passage aux changes flottants, ce qui eut pour effet de provoquer de graves difficultés à son économie, touchant dans le cœur le pouvoir d’achat des Égyptiens. L’argument classique qu’on nous sert est qu’il vaut mieux anticiper la réforme que la subir, ne tient pas une seconde. Car si le Maroc se fixe, depuis le Programme d’ajustement structurel, comme seul objectif de sa politique économique, la préservation des équilibres macroéconomiques, au prix fort d’une anémie de croissance et de création d’emplois, c’est justement pour éviter le scénario où il doit subir ce genre de dictats. Sinon, cette politique coûteuse socialement ne servirait strictement à rien.

Gérer les liquidités comme le lait sur le feu
Dans un pays, comme le nôtre, où le solde de la balance courante (principale source de liquidités) est chroniquement déficitaire, la gestion des flux doit être celle d’un bon père de famille et jongler entre plusieurs priorités. D’abord, alimenter continuellement l’économie nationale en liquidités pour lui garantir un fonctionnement fluide et lui éviter des cycles de vaches maigres, d'autant plus que la demande interne est notre principale source de croissance. Ensuite, financer les besoins d’investissement internes (grands projets, développement des infrastructures, diverses dépenses publiques, etc.), en privilégiant les projets générateurs de croissance à terme. Enfin, assurer le développement international des entreprises marocaines, en leur procurant la liquidité nécessaire à leurs opérations de conquête de nouveaux marchés.
Comme tout bon directeur financier d’une entreprise privée, les autorités monétaires doivent veiller à ce que l’économie ne tombe jamais en panne de liquidités. 
Pour sa part, le gouvernement, à l’instar du management de cette même entreprise, doit s’assurer que les projets dans lesquels on investit ces liquidités sont créateurs de richesses pour les citoyens. C’est toute l’harmonie qu’on attend d’une politique économique. Rien de plus.  

Par Nabil Adel 
M. Adel est chef d'entreprise, consultant et professeur d’Économie, de stratégie et de finance. Il est également directeur général de l'Institut de Recherche en Géopolitique et Géo-économie à l'ESCA.
n.adel@ceteris.ma

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