Économie

Dans l’agenda d’adhésion du Maroc à la Communauté des États de l'Afrique de l'Ouest (Cédéao) se trouve la question sensible de la future monnaie ouest-africaine unique. La monnaie unique est souvent l’étape d’intégration ultime entre des pays formant une zone de libre-échange et voulant, par l’adoption d’une monnaie unique, accélérer davantage les échanges au sein de la zone, en s’affranchissant des contraintes liées à l’existence de plusieurs monnaies et taux de change. Or l’histoire nous apprend que dans une intégration pareille, les jeux sont à somme nulle, et que les gagnants sont ceux qui ont anticipé la mutation et l’ont bien préparée.

Une monnaie unique n’est pas une fin en soi

L’union monétaire entre plusieurs pays à l’intérieur d’une zone géographique correspond à une phase avancée d’intégration économique et peut s’étaler sur plusieurs décennies. Elle a d’abord pour finalité de faciliter les échanges à l’intérieur d’un territoire formé de plusieurs pays. L’une des conditions nécessaires à la pertinence d’une telle union est l’importance des échanges intra-zone par rapport à ceux effectués par les pays de la zone avec le reste du monde. 

Dans une telle configuration, l’existence de plusieurs taux de change entre les différentes monnaies de la zone complique les échanges, accentue les risques de change et augmente les coûts des transactions. L’adoption d’une monnaie unique facilite et accélère les échanges à l’intérieur de la zone. 

Ainsi, pour un même produit, il devient plus aisé de l’acheter auprès d’un pays membre de l’espace économique qu’à un pays étranger (les frontières changent de sens et leur délimitation se fait par rapport à la zone de l’union et non par rapport aux pays qui la composent). 

Si, en revanche, cette hypothèse d’importance des échanges intra-zone n’est pas vérifiée, l’union monétaire n’a aucun sens.

L’épineuse question de la politique de changes

Une fois les conditions économiques de l’intégration monétaire réunies, se poseraient fatalement les questions des parités initiales entre les monnaies nationales et la monnaie unique ; et de la politique de changes de l’union monétaire vis-à-vis des autres devises. Mais précisons d’emblée qu’à l’intérieur de l’espace économique, la manipulation des taux de change pour booster les exportations ne sera plus possible. Les pays aux économies fortes pourront, par conséquent, écouler facilement leurs produits à l’intérieur de la zone, sans risque qu’une dévaluation de l’un des pays membres ne vienne obérer leur compétitivité. 

Se posera donc le problème de la politique de changes de l’union monétaire avec le reste du monde. Par politique de changes, il faut entendre les modalités de détermination de la parité de la monnaie unique avec les autres devises internationales. 

En d’autres termes, optera-t-on pour des changes flexibles (rapports de changes définis en fonction de l’offre et de la demande) ou des changes fixes (rapports de changes déterminés par la Banque centrale ouest-africaine) ? Dans le cas des changes fixes, quelle sera la devise (ou les devises) de rattachement et selon quelles parités de départ ? Or autant les conditions de mise en place d’une unité monétaire sont économiques, autant les choix en matière de politique de changes seront éminemment politiques et dépendront des rapports de forces entre les pays membres. 

En effet, si la parité de départ est élevée, il y aurait une subvention des économies fortes aux économies faibles et une distribution de pouvoir d’achat sans contrepartie en matière d’amélioration de la productivité. Dans le cas contraire, on assisterait à un effet d'éviction des exportations au profit des pays riches de la zone.

Quid des autres variables de la politique économique ?

L’expérience des difficultés de l’euro montre à quel point une union monétaire est compliquée à mettre en œuvre, en l’absence d’harmonisation fiscale et sociale. 

En effet, la monnaie n’est pas un agent isolé des autres variables économiques pour espérer conduire une politique monétaire qui ne dépend que des actions de la Banque centrale. 

Centraliser les décisions sur la monnaie, sans le faire pour les autres leviers de la politique économique et sociale, est pénalisant tant pour les pays pauvres de la zone que pour les pays riches. 

Ainsi, les pays pauvres seront pénalisés par une insuffisante compétitivité de leurs produits par rapport aux pays riches qui inonderaient leurs marchés et ruineraient leurs industries. 

Quant aux pays riches, ils seront obligés, dans le cadre des mécanismes de solidarité indispensable à toute union monétaire, de financer les déficits qui deviendraient chroniques de la balance des paiements des pays pauvres. Ce qui est en revanche certain, c’est que les pays les plus préparés à cette grande mutation en tireraient le maximum. Espérons être l’Allemagne de ce nouvel ensemble. 

Par Nabil Adel 

M. Adel est chef d'entreprise, consultant et professeur d’Économie, de stratégie et de finance. Il est également directeur général de l'Institut de Recherche en Géopolitique et Géo-économie à l'ESCA.n.adel@ceteris.ma

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