Économie

Par Nabil Adel M. Adel est chef d'entreprise, consultant et professeur d’Économie, de stratégie et de finance. Il est également directeur général de l'Institut de Recherche en Géopolitique et Géo-économie à l'ESCA. n.adel@ceteris.ma

Le décollage économique ne se produira jamais, si nos ambitions se limitent à faire du Maroc un gigantesque atelier de sous-traitance pour les grands pays industrialisés ou émergents ; et que nos succès, en la matière, ne se mesurent qu’à l’aune du nombre de grands groupes que nous attirons. Tant que nous ne mettons pas sur pied de véritables industries nationales – publiques ou privées – en développant un savoir-faire spécifiquement marocain, nous resterons prisonniers de nos propres choix économiques et dépendrons de la versatilité des investisseurs étrangers. Tant que nous ne fabriquons pas nos propres «moteurs», nous resterons à la marge de l’histoire.

L’ouverture mal préparée du Maroc aux accords de libre-échange et la politique de crédit facile ont eu un impact néfaste sur le peu d’industries dont disposait le pays. Les premiers ont ouvert les vannes de l’importation de produits «pas chers», la seconde a doté les Marocains du pouvoir d’achat nécessaire à leur acquisition, en hypothéquant leurs revenus futurs. Ce modèle, qui a tenu pendant la décennie 2000, car dopé par le mirage de la spéculation immobilière et de la bulle boursière, montre cruellement ses limites aujourd’hui. Les faibles niveaux de croissance et la persistance du chômage n’en témoignent que davantage. Cette situation continue étonnamment d’être encouragée par des autorités monétaires qui considèrent que le crédit, indépendamment de ce qu’il finance, est le seul moyen de relancer l’économie. Cette attitude est non seulement inefficace, mais produit l’effet contraire de ce qui en est recherché. Ainsi, la montée inquiétante des créances en souffrance des banquiers ne semble pas les inquiéter outre mesure. D’autre part, la relance par la consommation intérieure, conséquence de cette politique, profite, en l’absence d’une base productive nationale compétitive, essentiellement aux produits importés. Elle creuse, de ce fait, inutilement les déficits extérieurs du pays, retarde son industrialisation et obère sa croissance et sa création d’emplois à plus long terme.

La prise de conscience par les pouvoirs publics de la nécessité de changer de modèle économique, en optant pour l’industrialisation et l’exploitation des accords de libre-échange du Maroc, au lieu de les subir, est un premier pas dans le bon sens, même s’il intervient un peu tardivement. Ce qui est, en revanche regrettable, c’est que le plan d’accélération industrielle (PAI), censé être l’outil de ce changement de cap, se limite à faire du Maroc un atelier de sous-traitance pour les grands groupes industriels, à la recherche de structures d’assemblage à prix bas. Le gouvernement y trouve certainement son compte, car cela lui permet, à court terme, de réduire le problème endémique du chômage des jeunes et de faire des entrées de devises pour payer les importations. Mais dans ces conditions, parler d’industrialisation du pays serait une déformation inacceptable de la réalité. Quand l’ambition se borne uniquement à préparer le terrain pour que des entreprises étrangères viennent produire chez nous ce que nous ne sommes pas capables de produire par nos propres moyens, on est loin des véritables ambitions d’industrialisation. Cette sous-traitance ne peut en aucun cas être assimilée à un programme industriel, car les grands groupes que nous cherchons désespérément à attirer ne nous sous-traiteront que des éléments secondaires à faible valeur ajoutée et garderont jalousement leur avantage compétitif dans leurs pays d’origine ou dans des pays au capital humain bien formé.

Cela dit, ne nous méprenons pas, cette partie du PAI est nécessaire, car il faut continuer à drainer les capitaux étrangers, sous forme d’investissements directs, mais elle est insuffisante. La véritable émergence industrielle suppose un deuxième pilier pour être équilibrée, en l’occurrence la dotation du pays du savoir-faire industriel, nécessaire à toute rupture et donc au décollage. On ne peut raisonnablement pas se développer en comptant sur le cerveau des autres et en n’offrant que la force musculaire à bas coût de nos concitoyens ou des cadres moyens n’ayant aucun impact significatif sur la chaîne de valeur, car ne disposant pas de la qualification scientifique requise. Penser de la sorte, c’est vendre une chimère aux Marocains. Il faut développer un esprit et une culture, avant de mettre en place des politiques industrielles. Pour ce faire, c’est à un changement génétique et une reprogrammation de notre approche productive qu’il faut procéder. Il faut qu’on s’habitue à préférer prendre le risque de faire et d’échouer plutôt que le confort de faire faire et de réussir.

Le premier est formateur et porteur de valeur à long terme, le second est une facilité passagère à court terme qui fait de nous un pays comptoir, au lieu d’être un pays laboratoire. Nous avons pendant longtemps scrupuleusement respecté la division internationale «raciste» du travail, en nous concentrant sur des secteurs où nous avons la chance d’être bien dotés par la nature, à savoir l’agriculture et le tourisme. Et même dans ces secteurs, nous sommes restés à un stade primaire sans monter en gamme. Du coup, nous sommes prisonniers de l’humeur de la nature pour nous développer. La mentalité industrielle requiert que nos entreprises transforment, par un capital humain bien formé et une recherche scientifique soutenue, ces dotations de la nature en produits et services à forte valeur ajoutée, avec lesquels nous conquérons les marchés internationaux. Pour parler d’émergence industrielle, il faut que l’État crée ou aide à créer de véritables branches industrielles intégrées, comptant en grande partie sur le savoir-faire des Marocains. Autrement, ses slogans, en la matière, seraient aussi ridicules que «le Maroc plus beau pays du monde» pour le tourisme. On connaît la suite de l’histoire pour ce secteur. 

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